#4 The Interview : la data, d’Opta à Canal+


Il y a quelques mois, nous lancions la nouvelle rubrique « The Interview » par un entretien avec Rob Bateman, Directeur du Contenu et des Services de Clientèle pour Opta, leader mondial des statistiques.

Pour nous recentrer sur l’Hexagone et avoir un lien direct avec la France et l’Angleterre, nous recevons aujourd’hui David Wall, que vous retrouvez chaque semaine dans la « Data Room » de Canal+ et qui est également rédacteur en chef d’Opta.

Nous lui avons posé différentes questions sur le rôle de la « data » et son utilisation. Témoin privilégié de la « data-sphère » française, il nous livre ses impressions.

Data Room - Canal+
Data Room – Canal+

Comment arrive-t-on chez Opta Sport, après quelles études ?

J’ai débuté à Opta après un master de journalisme à Londres.  C’était en 2007, époque où nous n’avions pas encore de bureau français.

Quand on travaille pour Opta, quelle fonction a-t-on ?

Je m’occupe du bureau éditorial France + Benelux, donc surtout la relation avec les clients médias (L’Equipe, Canal +, beIN, etc) et les clubs pros. Pour ce qui est de la composition du bureau éditorial, ils viennent d’horizons divers. Certains ont une formation de journaliste mais ce n’est pas une obligation.

Tu es également consultant dans la Data Room de Canal+. Comment se cumulent les deux fonctions ?

L’émission est née à l’été 2014. Canal + avait la volonté de faire une émission spécialisée sur les chiffres et la tactique dans le football, sans se donner de limites. En clair, pousser le bouchon le plus loin possible.

Je baigne dans la data au quotidien donc c’est plutôt rafraichissant de pouvoir les utiliser dans le cadre d’une émission. Notre liberté est quasi-totale, c’est aussi ça qui rend l’expérience si enrichissante.

Peut-on utiliser les statistiques pour tout dans le football ? Comment les rendre légitimes et utiles ? Sont-elles un argument majeur ou plutôt un exemple illustrateur d’un argumentaire ?

Si on les utilise correctement, les stats permettent d’éclairer un match. J’insiste sur ce point, une utilisation responsable est clé lorsque l’on veut apporter de la crédibilité à un chiffre. Je parle souvent de contextualisation de la stat, c’est à dire donner vie au chiffre en lui donnant un ordre de valeur et en faisant des recoupements. Par exemple, le PSG avait eu 75% de possession contre Evian TG en début de saison, un ratio exceptionnellement élevé. Cependant, sur les 1000 et quelques ballons touchés, seuls 9 l’avaient été dans la surface adverse. S’arrêter à la possession n’aurait raconté qu’une partie du match.

Pour moi, la stat peut être à la fois un élément d’illustration mais aussi le départ d’une réflexion. Dans le premier cas, elle vient confirmer une intuition, la stat apportant une sorte de validation scientifique. Elle peut également révéler une facette qu’on n’avait pas nécessairement remarquée à l’œil nu. Elle peut enfin être « juge de paix » lors d’une polémique par exemple. Il y a quelques années, Arsène Wenger avait poussé un coup de gueule en conférence de presse après la jambe cassée d’Eduardo face à Birmingham City. Il avait affirmé qu’Arsenal était l’équipe qui subissait le plus de fautes en Premier League et qu’elle était la plus sévèrement sanctionnée. Les journalistes présents avaient immédiatement appelé Opta pour savoir si c’était vrai. Disons que ce n’était pas 100% correct…

Après, chacun a son jugement sur la pertinence des stats. Je ne suis pas un ayatollah du chiffre. Mais il y a aussi une hypocrisie de certains qui disent systématiquement que les stats ne veulent rien dire alors qu’ils sont les premiers à reprendre une donnée à leur compte lorsque celle-ci va dans leur sens.

Le plus dure est-il de récolter les statistiques ou de les utiliser convenablement ? N’as-tu pas l’impression que les gens tendent à « surutiliser » les stats ?

Les deux sont des défis. Il faut voir la concentration requise par nos analystes qui doivent loguer près de 2000 évènements par match (tout ce qui se passe avec le ballon : chaque passe, tir, duel, interception, etc). Ils ont en moyenne 3 mois de formation avant d’être lancés sur des matches en ‘live’.

L’analyste sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur lorsqu’il s’agit de collecter les événements clés (le nom du buteur, passeur, du joueur averti, etc). Ces informations sont envoyées aux médias, clubs pros mais aussi aux bookmakers, pour lesquels une info précise et quasi instantanée est essentielle.

On utilise donc finalement une partie infime des données collectées. Mais c’est justementà travers l’utilisation de ces données qu’il faut être prudent. Par exemple, dire qu’un joueur a le meilleur ratio de passes réussies d’un championnat alors qu’il n’en a tenté qu’une quinzaine est aberrant.

Comme dans tout secteur, il peut y avoir tendance à trop en faire. Le chiffre est froid à la base. Utilisé dans les médias, il doit apporter une info nouvelle et si possible décalée afin d’éviter de perdre le lecteur ou le téléspectateur dans des analyses trop alambiquées. La stat peut aussi être drôle et surprenante.

Ton héritage culturel britannique et tes connaissances sur la Premier League te donnent un rôle central sur les critiques tactiques envers l’Angleterre. Qu’en penses-tu ?

La naïveté des clubs anglais ? C’est un faux débat. On ne disait pas ça quand la Premier League avait 4 quarts-finalistes en C1 à la fin des années 2000. Et puis on a bien José Mourinho en PL.

Tout comme l’Angleterre était un précurseur dans l’utilisation des statistiques, elle a également contribué ces dernières années à mettre en avant la chose tactique, comme Michael Cox et son Zonal Marking ou encore l’ouvrage de Jonathan Wilson ‘Inverting The Pyramid’.

Alors d’accord, l’ADN Albion, à travers l’équipe d’Angleterre, peut quelques fois se perdre dans l’obsession du 4-4-2, but nobody’s perfect.

Je crois comprendre que tu as un penchant pour Arsenal. Arrives-tu encore à regarder les matchs sans penser aux statistiques ?

Quasiment impossible. J’adore (essayer de) trouver des perles statistiques pendant les matches. Que ce soit positif ou négatif pour mon équipe. Les statisticiens du foot sont un peu pervers. Twitter s’y prête parfaitement: la meilleure stat est toujours la plus courte, celle que l’on comprend instantanément.

Les statistiques n’expliquent pas tout, mais comment prouver que les chiffres ne donnent pas une idée exhaustive de la situation ?

Encore une fois, je pense qu’il s’agit de la responsabilité de chacun et notamment d‘Opta. Il ne s’agit pas de faire du chiffre pour du chiffre. Certaines stats sont évocatrices en elles-mêmes : si je vous dis que Messi totalise plus de buts que de matches, ça suffit. Mais la majorité du temps, il faut savoir filtrer ou recouper les informations afin de trouver LA stat la plus parlante, que ce soit pour un commentateur ou l’analyste vidéo d’un club lorsqu’il fait une présentation détaillée à un joueur.

En 2015, les statistiques sont partout. On ne peut plus y échapper quand on parle foot. Sommes-nous à l’apogée des statistiques ou une « progression » est-elle encore possible ?

Il y a encore plein de belles choses à faire avec la stat. La progression, ce sont par exemple les ‘analytics’ qui nous permettent de donner un sens encore plus profond à une stat. Prenons les passes décisives, concept finalement assez récent. Le principe des analytics, c’est de dire qu’il ne faut pas s’arrêter à cette donnée mais pousser encore plus loin pour trouver les joueurs qui sont tout aussi créatifs que les meilleurs passeurs d’un championnat mais qui ne sont pas récompensés par leurs partenaires. Apporter une nuance à un jugement, c’est aussi cela qui est important.

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